TIC Migrations
Culture & Loisirs

Pourquoi les Libanais parlent français : histoire, école et usages

Le français au Liban ne vient ni d’une simple mode ni des seules croisades. Écoles, mandat français, familles et mobilités expliquent sa place, aujourd’hui concurrencée par l’anglais.

La rédaction de TIC Migrations

Publié le

14 min de lecture
Étudiants libanais échangeant dans une cour d’université à Beyrouth
Étudiants libanais échangeant dans une cour d’université à Beyrouth

L'essentiel en 5 points

  • Le français est implanté au Liban avant le mandat, notamment par les réseaux religieux et scolaires du XIXe siècle.
  • Le mandat français de 1920 à l’indépendance de 1943 a renforcé l’administration, le droit et l’enseignement francophones.
  • L’arabe est la langue officielle nationale du Liban ; le français n’est pas une langue officielle équivalente.
  • Au Liban contemporain, français et anglais coexistent dans l’école, l’université, les affaires et les mobilités internationales.
  • Parler français au Liban dépend fortement du parcours scolaire, de la génération, du milieu social et de la région.

Entendre du français à Beyrouth, dans une université, un cabinet médical, une conversation familiale ou une publicité peut surprendre un visiteur français. Le Liban est un État arabe, dont l’arabe est la langue officielle nationale, mais le français y possède une présence ancienne, visible et socialement structurante dans une partie de la population.

Cette réalité ne signifie pas que « les Libanais parlent tous français ». Le pays est multilingue, traversé par des parcours scolaires et sociaux très différents. L’arabe libanais domine les échanges quotidiens ; l’arabe standard est la langue de l’écrit formel ; le français et l’anglais jouent des rôles variables dans l’enseignement, les professions, les médias et les relations internationales.

La réponse tient à plusieurs couches historiques : des liens religieux et commerciaux anciens avec l’Europe, l’essor d’écoles francophones au XIXe siècle, l’administration française au début du XXe siècle, puis la transmission par les familles et les établissements privés. Comprendre ces mécanismes permet de distinguer un héritage réel d’un cliché sur le Liban « naturellement français ».

1875 fondation de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth Institution majeure de l’enseignement supérieur francophone
1920-1943 période entre le Grand Liban et l’indépendance La présence administrative française structure durablement les institutions
1973 adhésion du Liban à la Francophonie institutionnelle Le pays participe ensuite pleinement aux instances francophones

01 Le français au Liban : une langue influente, mais pas la langue de tous

La première précision est juridique. L’article 11 de la Constitution libanaise désigne l’arabe comme langue nationale officielle. Il prévoit qu’une loi détermine les cas dans lesquels le français peut être employé. Cette formule reflète une histoire institutionnelle forte, sans faire du français une langue officielle à égalité avec l’arabe.

Dans la vie courante, l’arabe dialectal libanais est la langue la plus spontanée pour une grande partie des habitants. Le français apparaît davantage dans certaines écoles, universités, professions libérales, entreprises, secteurs du soin, médias, échanges avec l’Europe et familles ayant reçu une éducation francophone. L’anglais est tout aussi présent, et souvent davantage dans les universités privées, les technologies, les affaires internationales et les usages numériques.

Le mélange des langues est aussi une pratique ordinaire. Une même phrase peut passer de l’arabe au français ou à l’anglais, notamment entre personnes scolarisées dans des environnements bilingues. Ce code-switching n’est pas un défaut linguistique : c’est une manière d’adapter le vocabulaire au sujet, à l’interlocuteur et au cadre social. Il ne prouve pas, à lui seul, une maîtrise complète de toutes les langues utilisées.

02 Des contacts anciens, mais les croisades n’expliquent pas tout

Les croisades ont créé, entre le XIe et le XIIIe siècle, des contacts politiques, militaires et commerciaux entre les États latins d’Orient et les populations du Levant. Elles appartiennent à l’histoire longue de la région, mais elles n’expliquent pas la pratique actuelle du français. Il n’existe pas de continuité linguistique simple sur huit siècles entre les croisés francophones et les Libanais contemporains.

Les racines plus directes se situent à l’époque ottomane, surtout à partir des XVIIe et XIXe siècles. Des relations religieuses se développent entre certaines communautés chrétiennes du Mont-Liban, en particulier maronites, Rome et la France. La monarchie française se présente progressivement comme protectrice de certains intérêts catholiques dans l’Empire ottoman, dans un cadre diplomatique complexe qui ne doit pas être réduit à une protection générale de tous les chrétiens d’Orient.

Le moteur déterminant est scolaire. Au XIXe siècle, congrégations religieuses, missions et institutions éducatives ouvrent ou soutiennent des écoles où le français sert de langue d’enseignement ou de culture. Les jésuites, les lazaristes, les Filles de la Charité, les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition et d’autres réseaux créent des établissements. Ils forment des élites administratives, médicales, commerciales et intellectuelles, puis des enseignants qui diffusent à leur tour cette langue.

Repères historiques qui ont installé le français au Liban
PériodeÉvénement ou dynamiqueEffet durable sur la langue française
XVIIe-XVIIIe sièclesRelations religieuses et diplomatiques avec l’Europe catholiqueCréation de réseaux culturels, sans diffusion de masse
XIXe siècleMultiplication des écoles missionnaires et privéesLe français devient une langue d’enseignement et d’ascension sociale
1875Fondation de l’Université Saint-Joseph à BeyrouthFormation supérieure francophone dans le droit, la médecine et les sciences
1920Proclamation du Grand Liban sous administration françaiseRenforcement du français dans les institutions et l’administration
1922-1946Mandat confié à la France par la Société des NationsConsolidation des cadres administratifs, scolaires et juridiques
Depuis 1943Indépendance libanaise et maintien d’établissements francophonesTransmission par l’école, les familles, les médias et les mobilités

Repères historiques simplifiés : le mandat est juridiquement attribué en 1922 ; l’indépendance est proclamée en 1943 et le retrait des dernières troupes françaises intervient en 1946.

03 Le mandat français a consolidé un héritage déjà présent

Après la Première Guerre mondiale et la fin de l’Empire ottoman, la France administre le Grand Liban proclamé en 1920. La Société des Nations lui confie officiellement le mandat sur le Liban et la Syrie en 1922. Cette période est centrale, car elle relie le français aux rouages de l’État : administration, textes, justice, formation de fonctionnaires et organisation scolaire.

Le mandat ne crée donc pas le français à partir de rien. Il amplifie une implantation scolaire et religieuse qui lui est antérieure, en donnant à cette langue un poids administratif et symbolique. Plusieurs institutions créées ou consolidées durant cette période restent des références, tandis que le droit libanais garde des parentés avec des traditions juridiques continentales européennes, notamment françaises, même si le système libanais a sa logique propre.

L’indépendance de 1943 ne fait pas disparaître ce patrimoine. Les enseignants, les diplômés, les établissements confessionnels ou laïques et les familles poursuivent la transmission. La France reste aussi une destination d’études, de travail et d’installation pour une partie de la diaspora libanaise. Les liens ne sont donc pas seulement ceux d’un ancien pouvoir mandataire : ils reposent désormais sur des réseaux éducatifs, culturels, professionnels et familiaux.

04 L’école explique mieux la transmission que la diplomatie

Une langue se maintient lorsqu’elle sert à apprendre, obtenir un diplôme, exercer une profession ou communiquer dans un réseau familial. C’est précisément le rôle qu’a joué l’enseignement. Dans des écoles francophones ou bilingues, le français peut être langue de cours pour les sciences, les mathématiques, l’histoire, la philosophie ou les disciplines professionnelles, tandis que l’arabe demeure enseigné et utilisé dans ses propres domaines.

L’enseignement supérieur est également décisif. L’Université Saint-Joseph de Beyrouth, fondée par les jésuites en 1875, a durablement formé des générations de professionnels. D’autres écoles et universités entretiennent des filières ou partenariats francophones. Cette offre ne représente pas tout le système éducatif libanais : des établissements arabophones et anglophones accueillent aussi une part importante des élèves et étudiants.

La transmission familiale prolonge l’école. Des parents inscrivent leurs enfants dans le même établissement qu’eux, utilisent des manuels français ou regardent des contenus en français. Pour certains foyers, la langue renvoie à des études en France, en Belgique, au Canada francophone ou en Suisse ; pour d’autres, elle n’est qu’une compétence scolaire peu pratiquée après le diplôme. La place réelle d’une langue se mesure à ses usages, pas seulement aux années étudiées.

Pourquoi le français reste utile dans certains métiers

Le français conserve une valeur pratique dans une partie de la santé, du droit, de l’enseignement, de l’édition, de la restauration, du tourisme haut de gamme, de l’ingénierie et des relations avec des partenaires francophones. Toutefois, aucune langue ne garantit à elle seule l’emploi. Les employeurs recherchent surtout la combinaison d’un niveau solide en arabe, en français ou anglais selon le poste, et de compétences techniques vérifiables.

05 Français et anglais : une coexistence plus qu’un remplacement

Le développement de l’anglais ne signifie pas que le français aurait disparu. Les deux langues répondent à des trajectoires différentes. Le français reste fortement associé à une partie de l’histoire éducative et intellectuelle libanaise, ainsi qu’aux relations avec l’espace francophone. L’anglais est porté par les échanges mondiaux, les sciences, la technologie, les universités américaines ou britanniques et les marchés du Golfe.

Pour beaucoup de jeunes Libanais diplômés, l’objectif réaliste n’est pas de choisir une langue contre l’autre, mais de naviguer entre l’arabe, le français et l’anglais. Cette pluralité peut être un avantage, mais elle peut aussi accentuer les écarts : l’accès à une école privée bilingue ou à des cours supplémentaires représente un coût que toutes les familles ne peuvent pas supporter.

Ce que le français et l’anglais apportent le plus souvent au Liban

ALe français

  • Forte continuité avec des écoles, universités et professions historiquement francophones
  • Accès facilité à des études et réseaux en France, Belgique, Suisse et Canada francophone
  • Présence dans une partie de l’édition, de la culture, du droit et du soin
  • Valeur symbolique importante dans certains milieux, sans être universelle

BL’anglais

  • Langue dominante dans une grande partie du numérique, de la recherche et des affaires mondiales
  • Poids marqué dans certaines universités et entreprises internationales
  • Accès direct aux marchés anglophones et à une grande part des contenus en ligne
  • Progression visible chez les générations les plus connectées à l’économie internationale

06 Apprendre ou entretenir le français depuis le Liban : budget et méthode

Pour une personne libanaise, ou pour un francophone souhaitant mieux échanger avec des proches libanais, le plus efficace est d’identifier un objectif précis : conversation familiale, études, examen, travail ou lecture. Les cours de français langue étrangère, les établissements culturels, les universités, les associations et les professeurs particuliers offrent des formats très différents. Les tarifs au Liban peuvent être affichés en dollars ou en livres libanaises et évoluer vite : il faut demander le prix total, les frais d’inscription et la devise de paiement.

À titre de comparaison, un parcours de 30 à 60 heures de cours collectif ou en ligne représente souvent un budget d’environ 100 à 350 euros selon le pays et l’organisme. Un professeur particulier coûte couramment 20 à 45 euros de l’heure dans un cadre français ou à distance, avec des prix parfois inférieurs ou supérieurs selon le lieu. Un manuel coûte généralement 20 à 35 euros. Ces montants sont des ordres de grandeur constatés en 2026, et non des tarifs officiels.

Budget indicatif pour progresser en français
SolutionVolume courantBudget indicatifÀ vérifier avant de payer
Cours collectif30 à 60 heures100 à 350 €Niveau de départ, taille du groupe, manuel inclus ou non
Cours individuel en ligne10 heures200 à 450 €Expérience du professeur, annulation, durée réelle d’une séance
Atelier de conversation8 à 15 séances0 à 180 €Niveau requis, fréquence, présence d’un animateur qualifié
Préparation DELF ou DALF15 à 40 heures150 à 600 €Examen inclus ou facturé séparément
Inscription à un examenUne session110 à 250 €Centre, niveau visé et conditions locales d’inscription

Ordres de grandeur 2026, surtout pertinents pour des prestations en France ou à distance. Au Liban, la devise, l’inflation et les règles de chaque centre peuvent modifier fortement le montant final.

Construire un parcours utile en cinq étapes

  1. 1

    Définir l’usage réel

    Distinguez la conversation familiale, une candidature universitaire, un projet professionnel et un examen. Un niveau oral confortable ne suffit pas toujours à rédiger un dossier académique ou à comprendre un cours scientifique.

  2. 2

    Évaluer le niveau sans se surestimer

    Faites un test de positionnement puis essayez une conversation de dix minutes. Une personne ayant suivi des cours dans l’enfance peut comprendre beaucoup, tout en manquant de vocabulaire actif et d’aisance écrite.

  3. 3

    Choisir la bonne variété de pratique

    Travaillez le français standard pour les études et les examens. Ajoutez des échanges avec des Libanais francophones si votre objectif est culturel ou familial : vous vous habituerez alors aux alternances avec l’arabe et l’anglais.

  4. 4

    Prévoir un rythme soutenable

    Deux séances de 45 à 60 minutes par semaine, complétées par 10 à 20 minutes quotidiennes d’écoute ou de lecture, sont plus utiles qu’un stage intensif abandonné après quinze jours.

  5. 5

    Prouver le niveau si nécessaire

    Pour un dossier d’études ou une mobilité, demandez à l’établissement la certification acceptée et le niveau exigé. Le DELF et le DALF sont des diplômes de français reconnus, mais chaque organisme fixe ses propres critères.

Avant de vous inscrire à une formation ou à un examen

  • Demander le nombre exact d’heures de cours, hors tests et activités facultatives.
  • Vérifier si le prix comprend les manuels, l’inscription, les frais d’examen et les éventuels rattrapages.
  • Obtenir par écrit la devise de paiement, le taux retenu et les conditions de remboursement.
  • Contrôler que le niveau enseigné correspond au niveau exigé par l’université ou l’employeur visé.
  • Demander la politique d’annulation, surtout pour les cours en ligne et les séances individuelles.
  • Ne pas confondre une attestation de présence avec un diplôme ou une certification de niveau.

07 Ce que cette histoire dit du Liban contemporain

Le français ne résume ni l’identité libanaise ni la totalité de ses liens extérieurs. Le Liban se situe au croisement d’histoires arabes, méditerranéennes, ottomanes, européennes et diasporiques. Sa diversité linguistique reflète des circulations de personnes, de capitaux, d’institutions et d’idées, mais aussi des inégalités d’accès à l’éducation.

Dire que le français est une « langue de culture » est exact, mais incomplet. C’est aussi une langue de diplômes, de réseaux sociaux, de mobilité et parfois de distinction. Son maintien dépend moins d’une nostalgie historique que de la qualité des écoles, de la capacité des familles à financer certains parcours, des débouchés professionnels et de la place de la France et de la Francophonie dans les échanges futurs.

Enfin, le rapport à cette langue peut être affectif, critique ou purement pragmatique. Certaines personnes y voient une continuité familiale et intellectuelle ; d’autres l’associent à la période mandataire ou à une sélection sociale ; beaucoup y voient simplement une compétence supplémentaire. Ces perceptions peuvent coexister chez un même individu et évoluent avec les générations.

Au Liban, le français se comprend mieux comme une langue transmise par des institutions et des usages que comme une identité automatique.

Questions fréquentes

Le français est-il une langue officielle au Liban ?

Non, l’arabe est la langue nationale officielle selon l’article 11 de la Constitution libanaise. Le même article prévoit qu’une loi peut déterminer les situations où le français est employé. Dans les faits, le français reste très présent dans certains établissements scolaires, universitaires, professionnels et culturels, mais son statut n’est pas celui d’une langue officielle égale à l’arabe.

Tous les Libanais parlent-ils français ?

Non. Beaucoup de Libanais connaissent le français grâce à l’école ou à la famille, mais les niveaux vont de quelques notions à une maîtrise complète. L’arabe libanais est central dans la vie quotidienne, tandis que l’anglais est très répandu dans de nombreux cursus et secteurs économiques. La pratique du français varie selon l’âge, le parcours scolaire, la profession, la région et l’environnement familial.

Les croisades expliquent-elles pourquoi on parle français au Liban ?

Elles expliquent une partie des contacts historiques entre Européens et Levantins, mais elles ne suffisent pas à expliquer les usages linguistiques actuels. Les causes directes sont beaucoup plus récentes : les relations religieuses et diplomatiques à l’époque ottomane, le développement des écoles francophones au XIXe siècle, puis le mandat français et la transmission scolaire après l’indépendance.

Pourquoi le français a-t-il été plus durable au Liban que dans d’autres pays arabes ?

Le Liban combine plusieurs facteurs : un réseau ancien d’écoles et d’universités francophones, des liens de certaines communautés avec des institutions catholiques européennes, l’administration française au début du XXe siècle, une diaspora très active et des mobilités d’études. Cette combinaison ne rend pas le français dominant partout, mais elle a assuré sa transmission dans des milieux durables et bien organisés.

L’anglais remplace-t-il le français au Liban ?

L’anglais progresse fortement dans le numérique, les affaires, les sciences et certains établissements d’enseignement supérieur. Il ne remplace pas mécaniquement le français, qui conserve des réseaux scolaires, universitaires et culturels importants. La situation la plus fréquente est une coexistence : arabe pour la vie nationale, français dans certains parcours, anglais pour une partie des échanges internationaux et professionnels.

Un Libanais peut-il étudier en France sans parler français ?

Cela dépend entièrement de la formation. Beaucoup de cursus français exigent une preuve de niveau, souvent B2 pour suivre des études en français, mais certains programmes sont enseignés en anglais et appliquent d’autres critères. Il faut vérifier directement les exigences de l’établissement et de la procédure de candidature. Une attestation de cours ne remplace pas forcément une certification acceptée par l’université.

Combien faut-il prévoir pour apprendre le français avant un projet d’études ?

Pour un cours collectif de 30 à 60 heures, comptez couramment 100 à 350 euros ; pour 10 heures de cours particulier, environ 200 à 450 euros ; un examen de niveau peut ajouter 110 à 250 euros. Ce sont des ordres de grandeur, particulièrement pour la France ou les cours à distance. Au Liban, demandez toujours le prix final, la devise et les conditions de remboursement.

Pour aller plus loin — sources et références

Sujets
À lire ensuite

Sur le même terrain

Toute la rubrique Culture